5. La ferme (2019)

Une ferme, ses amoureux et ses faux amis

Au cœur du parc, solidement ancrée sur une crête qui découvre des panoramas extraordinaires sur les vallées de la Vesdre, de l’Ourthe et de la Meuse, se trouve la ferme Sainte-Anne. Vieille de plusieurs siècles, reconstruite après un incendie il y a juste cent ans, elle a connu un passé florissant d’agriculture et d’élevage. Mais toute activité économique y a cessé il y a vingt ans et elle est vente depuis plus de dix ans.

Une coopérative pour faire revivre la ferme Sainte-Anne

Dès le début, nous avons reconnu l’intérêt exceptionnel de la ferme Sainte-Anne pour notre projet de parc. Une première visite de celle-ci avait d’ailleurs été faite par une délégation de la Plateforme au printemps 2016, mais sans que nous puissions même envisager la moindre suite concrète, nos forces étant des plus limitées et nos caisses désespérément vides.

Depuis la fin 2017, des membres nous incitent à réfléchir à la création d’une coopérative pour acheter cette ferme et l’idée fait petit à petit son chemin. Mais c’est la visite du Parc de la Deûle en septembre 2018 avec son mode de construction amenant à saisir opportunité après opportunité pour faire grandir le parc qui est le véritable déclencheur. En plein cœur du site du Ry-Ponet, la ferme Sainte-Anne nous semble être une opportunité de première importance.

Nous nous mettons à table pour réfléchir à un projet de réaffectation pour cette ferme et à un projet de coopérative pour l’acquérir. Ce projet est développé par le secrétariat et trois autres membres de la Plateforme et validé en Assemblée générale. Nous décidons alors d’organiser une séance d’information pour le grand public le 26 janvier 2019. Pendant trois mois, avec l’aide de Financité et Novacitis, c’est le branle-bas de combat. Jour après jour, nous voyons augmenter le nombre de personnes intéressées et le plan de la salle prévue pour cette séance est plusieurs fois réaménagé. Et pourtant, le jour dit, il faut encore pousser les tables et même les murs car il y a plus de 300 personnes ! L’ambiance est excellente, l’enthousiasme est au rendez-vous. Le bourgmestre et une partie du Collège communal de Beyne-Heusay (commune sur laquelle se trouve la ferme) sont présents et nous comptons plus de 400 coopérateurs potentiels.

Reste ce que nous pensons être un petit problème. Bien que nous ayons contacté dès novembre l’agence immobilière anversoise chargée de la vente de la ferme pour organiser une visite de celle-ci, nous n’avons encore aucune réponse précise. Il faut quatre mois de démarches pour que nous puissions enfin visiter la ferme le 18 mars 2019. Et c’est la douche froide. La ferme s’avère être en bien plus mauvais état qu’annoncé. Les architectes qui nous accompagnent font une estimation « à chaud » : à un prix d’achat fixé à 500.000 EUR devraient s’ajouter minimum 700.000 EUR pour la préserver rapidement de l’écroulement, avant même de pouvoir penser à la phase de rénovation. Le tout atteindrait donc sans doute la coquette somme de plus de 2 millions d’euros. Le scénario d’un achat de la ferme par une coopérative dont le capital proviendrait uniquement de l’achat de parts par des particuliers n’est donc plus tenable et le business plan établi au départ se trouve donc complètement remis en question.

Avec l’aide d’experts, nous commençons à envisager différentes solutions pour dégager des moyens financiers et activer différents leviers tels que le mécénat, sachant que l’obtention d’un financement public risque d’être compliqué. Ces efforts nous occupent pendant le printemps et l’été. Mais aucune solution ne se dégage clairement, le montant est vraiment important.

La Ville consulte, le Ry-Ponet répond présent

Ce projet de coopérative pour acheter la ferme a beau être notre projet-phare, l’activité de la Plateforme ne se limite pas à cela. Bien au contraire, nous continuons à être présents partout où il nous semble possible de faire avancer notre projet de parc. Nous participons à des séances d’information, nous tenons des stands, nous rencontrons des responsables politiques et communaux, nous travaillons avec des groupes d’étudiants, nous participons au Beau Vélo de Ravel lorsqu’il fait étape au CHU, Notre-Dame des Bruyères. Nous organisons une conférence avec l’asbl Tous à pied en février 2020. Et bien sûr, nous répondons avec plaisir à toutes les demandes pour des balades guidées, comme celle du Vieux-Liège en juillet 2019.

Le Beau-Vélo de RAVeL au CHU, Notre-Dame des Bruyères en 2019.

Au printemps 2019, la nouvelle majorité liégeoise PS-MR remet le couvert. Deux ans après « Réinventons Liège », elle lance l’opération « Liège 2025 », une nouvelle consultation citoyenne sur le même modèle que la précédente. Nous y présentons bien entendu un projet en faveur du parc du Ry-Ponet et lançons une campagne active sur le net mais aussi dans les quartiers riverains. Résultat : alors que nous avions obtenus 475 votes positifs en 2017, nous doublons quasiment ce chiffre avec 903 votes (669 électroniques et 234 papiers) et notre projet arrive largement en tête, au coude à coude avec le projet déposé par Un Air de Chartreuse.

Grâce à ce succès, qui s’ajoute aux avancées réalisées depuis 2017, nous apparaissons dans le Programme Stratégique Communal de la Ville de Liège, qui mentionne la prochaine « définition d’un schéma d’orientation pour Chênée en incluant le devenir du Ry-Ponet » et qui affirme que « la Ville prendra l’initiative de réunir les communes et les associations concernées pour progresser ensemble dans la mise en œuvre de la motion de 2017 ».

Echanges et solidarité

Durant toute cette période, nous apportons aussi notre solidarité à d’autres groupes d’habitants confrontés eux aussi à des projets immobiliers envahissants. De nouveaux liens se créent et s’approfondissent, un travail en commun s’installe peu à peu. A l’initiative de la Plateforme, une journée de réflexion et d’action « Liège autrement » marque le lancement du réseau Occupons le Terrain le 14 avril 2018 et réunit une centaine de personnes. Dans la foulée, les collectifs liégeois décident de poursuivre dans le cadre d’OLT le travail en commun entamé informellement les deux années précédentes. Ce travail en commun est marqué par une première participation commune à Retrouvailles et par la publication d’un Mémorandum « Liège autrement » en septembre 2018.

Pendant les mois qui suivent, l’activité d’OLT-Liège se concentre sur le développement de la solidarité lors d’enquêtes publiques impliquant des collectifs sur la région liégeoise, avec des résultats de plus en plus notables. La création de nouveaux collectifs et la prise de contacts par de groupes situés dans une périphérie liégeoise plus étendue permettent la tenue en juin 2019 d’une rencontre fructueuse qui réunit des représentants de 13 collectifs et de plusieurs associations thématiques. Au fil des mois et des actions de solidarité, l’importance d’une coopération étroite est de mieux en mieux comprise au sein des collectifs. La deuxième participation à Retrouvailles en 2019 réunit plus d’une trentaine de personnes pour l’animation d’un stand particulièrement dynamique.

Quand une ferme cache deux lotissements

Et puis, brusquement, la ferme Sainte-Anne revient au premier plan de nos préoccupations mais pas de la manière espérée.

En septembre 2019, notre Plateforme est contactée par une société immobilière de Malmedy appelée Scheen-Lecoq. Celle-ci nous annonce avoir acheté récemment la ferme Sainte-Anne et vouloir nous rencontrer pour nous présenter leurs intentions et voir si une partie de nos projets pourraient être réalisés dans le cadre du leur.

Lors de cette rencontre, le responsable de la société présente à notre délégation un projet pour la ferme qui comprend de nombreuses idées émanant de notre projet initial mais auquel il est clair qu’il veut donner une tournure plus « rentable ».

Mais nous apprenons surtout qu’en plus de la ferme, il compte acheter les parcelles de deux sites mis en vente par la société Planète Verte à Beyne-Heusay – rue Sainte-Anne et rue Neufcour – pour y créer deux lotissements. Ceux-ci devraient assurer une rentabilité lui permettant de financer la rénovation de la ferme. Il ne nous est dès lors pas trop difficile de comprendre que ses ouvertures pour la ferme sont surtout une tentative de nous enfermer dans un marché de dupes « Je vous associe à la rénovation de la ferme et vous me laissez construire mes deux lotissements ». Il va même jusqu’à nous dire qu’il souhaite que sa société et la Plateforme Ry-Ponet portent un projet commun pour la ferme et les lotissements auprès des autorités.

Cette perspective hérisse les membres de la Plateforme présents à l’assemblée générale spéciale qui suit. L’unanimité se fait très vite pour affirmer qu’il ne faut pas sacrifier notre projet de parc pour voir se réaliser notre projet de ferme, parce que celui-ci n’a de sens que si le parc existe sans être altéré. Néanmoins tout le monde souhaite en savoir plus sur ces nouveaux projets immobiliers. Les contacts qui suivent avec le promoteur montrent que la société Scheen-Lecoq recherche avant tout la rentabilité et que ces lotissements altèreront profondément le site, malgré le discours de la société qui dit vouloir « s’intégrer » à cet « environnement très naturel ».

Les renseignements qui nous manquaient tombent enfin lors de la présentation du projet en séance du Conseil communal de Beyne-Heusay le 17 février 2020 : Scheen-Lecocq projette de construire 235 logements (appartements et maisons unifamiliales), répartis en 130 logements rue Sainte-Anne et 105 logements rue Neufcour.

Forte de ces différentes informations, la Plateforme n’a aucun mal à s’accorder sur une position : le projet de la société immobilière Scheen-Lecoq est antagoniste avec notre projet de protection et de mise en valeur du site paysager par la création d’un « parc métropolitain » et cette protection du site doit s’inscrire dans une vision globale en matière d’aménagement du territoire qui passe par la réalisation d’un masterplan sur le site et l’instauration d’un moratoire sur tout projet immobilier sur la zone du parc tant que les résultats de ce concours de masterplan n’auront pas été analysés et que des conclusions précises n’en auront pas été tirées.

Notre position est communiquée à tous les membres, aux candidats coopérateurs et, bien évidemment, aux autorités communales de Beyne-Heusay et à la société Scheen-Lecoq. Et nous nous sentons confortés dans notre choix lorsque le bourgmestre de Beyne-Heusay rappelle publiquement que le Conseil communal s’est prononcé le 4 décembre 2017 en faveur de la protection des espaces verts de la commune, même s’ils sont en zone à bâtir au plan de secteur, et qu’il annonce qu’une réflexion au sujet du site du Ry-Ponet vient de débuter au niveau de Liège Métropole et que les quatre bourgmestres directement concernés par le projet de parc doivent se rencontrer dans un futur proche.

Et c’est à ce moment que débarque un virus venu de nulle part qui met la planète à l’arrêt…

Et demain ?

Bien malin qui pourrait répondre à cette question aujourd’hui. Poursuite du monde d’avant, en pire peut-être ? Evolution vers un nouveau modèle plus social, plus écologique, plus démocratique ? Tout est ouvert – à tous les niveaux, de la planète à la commune.

En ce qui concerne notre Ry-Ponet, nous continuerons notre action dans un cadre qui changera sans doute. Sociétés immobilières fragilisées, pouvoirs publics appauvris, exigences écologiques plus fortes,… il est bien difficile de tracer des perspectives précises.

Nos cinq premières années se sont terminées sur un bilan qui a tout pour nous satisfaire : nous avons gagné aujourd’hui une adhésion large à notre projet de parc et une reconnaissance politique désormais unanime, même si elle est encore loin de se concrétiser par des actes forts. Mais des anciennes menaces continuent à planer (l’éventuel retour de Neufcour), de nouvelles apparaissent (les lotissements de Scheen-Lecocq) et des projets publics pourraient avoir un impact négatif (l’agrandissement des parkings du CHU aux Bruyères, un possible projet immobilier du Logis Social près de ceux-ci).

Quel que soit le nouveau contexte qui émergera, nous pouvons au moins affirmer fortement que nous continuerons notre action pour contrer ces menaces et pour faire progresser ce si beau projet de parc paysager et métropolitain. Et que nous espérons bien pouvoir compter sur vous pour continuer à le faire ensemble.