2. L’enquête publique (2017)

Et le pot de terre arrêta le pot de fer

Lorsque nous apprenons le 8 mai 2017 que l’enquête publique concernant le méga-lotissement de 520 logements de la société Neufcour aura lieu du lundi 29 mai au mercredi 28 juin, c’est un petit choc mais certainement pas un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Tout d’abord, parce que la séance d’information organisée par le promoteur en juin 2014 avait déjà mis en évidence les grandes lignes du futur projet. Et ensuite, parce qu’une première mouture de ce projet avait été déposé officiellement au service de l’Urbanisme de Liège en septembre 2016 mais que le promoteur l’avait retirée pour pouvoir en modifier certains points. Nous savions que le projet allait finir par être présenté dans les règles et nous avions donc eu le temps de nous préparer à cette enquête publique depuis de longs mois.

Mais se préparer est une chose, se retrouver au pied du mur en est une autre…

Une enquête publique, qu’est-ce donc ?

Une enquête publique, qui se matérialise souvent par la pose d’une affiche jaune ou verte,  offre l’occasion aux riverains mais aussi aux habitants d’une zone plus large de donner leur avis sur un projet immobilier. S’ils l’estiment inapproprié, ils peuvent en pointer les faiblesses et les défauts pour le faire amender et même pour le contester dans sa globalité. Le service de l’Urbanisme de la commune concernée est tenu d’analyser en détail l’ensemble des réclamations et les avis d’instances comme les infrastructures routières, les pompiers, la police, la Région wallonne… En bout de course, après que ce service de l’administration ait rendu un rapport détaillé, c’est le pouvoir politique (le Collège communal) qui prend la décision définitive d’acceptation pure et simple, d’acceptation conditionnelle ou de refus du permis d’urbanisme ou du permis d’urbanisation (cas du projet Neufcour).

Sur papier, cette ouverture à la population pour qu’elle donne son avis est magnifiquement démocratique. Dans les faits, c’est beaucoup plus compliqué.

Tout d’abord, l’information sur les projets immobiliers n’est pas simple à trouver (elle n’est disponible à la consultation qu’au service de l’Urbanisme à des heures d’ouverture de celui-ci – qui correspondent aussi aux heures de travail des habitants ! – et lors d’une soirée pendant l’enquête) et surtout pas simple à analyser si vous ne disposez pas d’architectes ou d’autres spécialistes sous la main.

Ensuite, même si le dossier est analysé et décortiqué par certains, même si l’information circule, il existe des barrières énormes à l’envoi d’un courrier de réclamation pour une grande partie de la population (manque d’habitude de structurer un courrier et de s’adresser à une administration ou à un pouvoir public, langue maternelle différente limitant la capacité d’expression en français, sentiment d’impuissance face des promoteurs riches en capitaux et en relations politiques, craintes de conséquences personnelles d’un refus,…).

L’écart entre le sentiment réel de la population et son expression lors d’une enquête publique peut donc être énorme.

Dans les starting blocks

Cette analyse de ce qu’est une enquête publique, nous l’avions depuis le départ grâce à l’expérience d’urbAgora. Pour surmonter les difficultés, nous avons repris la tactique qui avait été utilisée, à l’initiative de cette association, pour empêcher un monstrueux projet de construction d’un parking souterrain à plusieurs niveaux Place Cockerill et le long des quais de la Meuse à Liège.

Durant l’enquête publique consacrée à ce projet en juin 2015, les opposants avaient produit une lettre-type d’opposition, synthétisant les motifs d’opposition à ce projet. Il ne restait plus aux citoyens convaincus qu’à la compléter et à la signer (avec un éventuel commentaire personnel). 2.500 personnes avaient rempli cette lettre, mettant le Collège communal sous pression et conduisant au retrait de la demande de permis.

Nous produisons donc notre propre lettre-type pointant les « horreurs » du projet Neufcour (sur base des informations essentielles dont nous disposions déjà) et appelant au refus du permis. Nous l’accompagnons d’un autre document, servant de « mode d’emploi » pour cette lettre-type expliquant comment la remplir et la faire parvenir à la Ville, soit directement soit en la déposant dans la boîte aux lettres d’un de nos nombreux « membres-relais ». Cela permet aux habitants d’échapper à la recherche de timbres-poste et d’enveloppes et nous donne la possibilité de vérifier l’évolution de la récolte des lettres jour après jour.

Mais nous savons aussi que, parallèlement à une démonstration de force de l’opposition de la population (via des milliers de lettres-types remplies), il est essentiel de développer l’analyse en profondeur du projet de lotissement et d’en pointer toutes les failles précises.

Tâche colossale car le dossier du promoteur fait plusieurs centaines de pages ! Heureusement, le service de l’Urbanisme met exceptionnellement en ligne le dossier, téléchargeable à partir du site internet de la Ville de Liège, quelques jours avant le début de l’enquête. Et ces jours sont ceux du congé de l’Ascension. Plusieurs courageux (et surtout courageuses) passent donc leur weekend ensevelis dans les documents de Neufcour afin de les décortiquer en détail. Le résultat final est sans appel, tant ce projet apparait nuisible pour la population locale et pour l’environnement.

Cette étude précise nous servira de base pour de nombreuses interventions publiques et débouchera sur des lettres d’argumentation de plusieurs dizaines de pages.

Une campagne tout-terrain …

L’enquête approche à grands pas et nous sommes bien décidés à frapper un grand coup. Lettre-type et mode d’emploi (chacun sous la forme d‘un A4 recto-verso) sont imprimés à 10.000 exemplaires, qui sont disponibles 10 jours avant le lancement officiel de l’enquête publique.

Non seulement nous sommes fin prêts au premier jour de l’enquête mais le hasard décide de nous donner un sérieux coup de pouce – et même deux.

Le premier, c’est que la Plateforme organise sa fête annuelle le 21 mai. Celle-ci devient donc une véritable rampe de lancement pour notre campagne d’opposition au projet de lotissement. A la fin de la journée, nous avons déjà 150 courriers remplis et plusieurs dizaines de participants rentrent chez eux avec des tas de feuilles à faire signer.

Le deuxième coup de pouce est encore plus imprévu. Il faut savoir que la Plateforme Ry-Ponet a décidé de mettre en avant, dans les lettres-types, la défense des espaces verts et des terres agricoles et non la création d’un parc du Ry-Ponet. Le but est que cette lettre-type puisse être reprise le plus largement possible par les opposants au projet immobilier, y compris par ceux qui hésitent ou s’opposent à cette idée de parc. Ce choix est justifié et s’avère tout à fait efficace. Mais il nous laisse « orphelin » d’une partie essentielle de notre projet propre.

C’est la Ville de Liège qui nous offre (involontairement !) la solution. Elle a lancé une grande opération « Réinventons Liège » visant à donner aux habitants de la ville la possibilité d’exprimer leur avis sur l’évolution de celle-ci en présentant des projets, puis en votant et en faisant voter pour eux lors d’une consultation publique. Et celle-ci a lieu pendant tout le mois de juin 2017. Nous sautons sur l’occasion et rentrons deux projets – pour la création du parc (Ry-Ponet : un vaste espace vert à préserver) et  pour des alternatives immobilières (Utiliser les friches pour la création de logements de qualité).

Nous nous lançons donc dans une campagne endiablée à la fois contre le projet Neufcour, avec la lettre-type, et pour nos deux alternatives, avec nos propositions pour Réinventons Liège.

… et une campagne de terrain

Dès le premier jour de l’enquête publique, nous entamons la diffusion de nos milliers de lettre-types en toutes-boîtes, nous lançons des appels sur Facebook, nous appelons toutes les associations amies à nous soutenir activement.

Le 1er juin, la Ville de Liège organise une réunion d’information du public avec les promoteurs du projet immobilier. La toute grande majorité des Chênéens ignorant le contenu de cette nouvelle mouture du projet, il y a foule dans la salle de sport (surchauffée) de l’École Victor Heuskin pour en savoir plus. Le promoteur avait sans doute imaginé se trouver devant un public limité de citoyens peu informés et crédules. Il a devant lui 150 personnes, inquiètes et qui veulent en savoir plus, dont une trentaine de membres actifs de la Plateforme qui sont bien décidés à montrer que ce projet est non seulement inadapté mais carrément nuisible.

La séance va se dérouler tel un cauchemar pour le promoteur. L’exposé introductif est interminable et rempli d’affirmations à l’emporte-pièce, la longue séance de questions-réponses confirme que ce prétendu « quartier durable » n’a absolument pas été pensé pour s’intégrer dans son voisinage. Et, à la fin, pressé de questions, le promoteur doit reconnaître que les terrains lui appartenant qui ne seraient pas utilisés dans ce projet pourraient être utilisés dans 10 ou 15 ans pour agrandir le lotissement, le faisant passer de 500 logements à 700 ou 800.

Le verdict de la soirée est sans appel. Le caractère complètement inapproprié de ce projet a été bien compris par les habitants : en deux heures de débat, il n’y a pas eu une seule intervention en sa faveur ! Et son caractère dangereux a, lui aussi, été bien compris : à la sortie de la réunion, les participants se bousculent pour discuter avec les membres de la Plateforme et proposer leur aide pour mener campagne contre le lotissement. Le promoteur s’en va en tirant la tête, notre moral est au beau fixe.

Pendant les deux premières semaines, les réponses rentrent de manière régulière et déjà impressionnante pour un tel type d’enquête publique. Mais nous sentons bien qu’il y a encore un gros potentiel qui n’est pas atteint. C’est pourquoi, lors d’une assemblée générale mémorable de la Plateforme (avec 55 participants survoltés), nous décidons de passer à une phase encore plus active : le porte à porte ! Nous quadrillons les quartiers que nous estimons les plus concernés et de nombreux membres de la Plateforme passent des heures à discuter avec leurs voisins de rue et de quartier pour les convaincre de remplir des courriers.

La démonstration de force des pots de terre

Le point d’orgue de notre campagne nous est offert par le calendrier, deux jours avant la fin de l’enquête publique. Le lundi 26 juin se tient en effet la dernière séance du Conseil communal de  Liège avant les vacances. Nous décidons de venir montrer à tous les conseillers communaux, aux échevins et au bourgmestre notre opposition résolue au projet Neufcour.

Le jour dit, nous sommes très nombreux (plus de 80 personnes) et très visibles. Nous offrons à tous les participants au Conseil un petit pot en terre cuite joliment décoré qui symbolise le combat que nous menons. Et nous leur expliquons que si généralement le petit pot de terre se brise contre le gros pot de fer, nous avons bien l’intention de changer la fin de l’histoire et de faire en sorte que ce soit le pot de fer qui se brise sur les milliers de pots de terre rassemblés. En même temps, les membres de la Plateforme ramènent les derniers paquets de lettres récoltées. Certains en ont récolté plus d’une centaine dans leur quartier. Et, en fin de soirée, le décompte de la récolte du jour crève le plafond des 1.000 lettres !

Mercredi 28 juin, le dépôt de près de 3.000 lettres au service de l’Urbanisme est un grand moment pour nous. Début juillet, nous tenons une nouvelle assemblée générale, franchement festive celle-ci. Le nombre de lettres et de mails reçus à la Ville approche les 5.000, établissant un nouveau record pour une enquête publique de ce type (4.773 seront finalement validés). Et parallèlement, nos projets ont cartonné sur le site de Réinventons Liège : notre projet de parc a récolté  475 votes et termine n°2 toutes catégories confondues tandis que notre projet de priorité aux friches en a récolté 293.

Nous sommes confiants que la volonté aussi clairement exprimée par la population ne pourra pas être ignorée par la Ville – et bien décidés à rester vigilants.

Neufcour jette l’éponge

Pendant juillet et août, le service de l’Urbanisme dépouille les courriers, en recense les arguments, les analyse… et rien ne filtre. Le 5 septembre est prévue la réunion de concertation entre le promoteur, la Ville et les représentants des opposants, une procédure légalement obligatoire quand il y a plus de 25 réclamants. Nous peaufinons nos arguments, choisissons nos représentants. Et, le jour dit, en ouverture de la réunion, l’échevine de l’Aménagement du Territoire, Maggy Yerna, lit la lettre de la société Neufcour qui annonce le retrait de sa demande de permis.

Cette fois, la victoire est bien là. Mais nous percevons bien qu’elle pourrait n’être que provisoire.


SUIVANT

« 3. Vers le parc (2017-2018) » →