« La Fabrique des Métropoles » : L’expérience de la Plateforme Ry-Ponet

Le 25 Novembre dernier, notre Plateforme a été invitée à participer à un colloque, co-organisé par l’Université de Liège et urbAgora, intitulé « La Fabrique des Métropoles ». Ce colloque traitait de la transformation de certaines grandes villes d’Europe en métropoles qui rayonnent désormais sur des régions plus vastes qu’auparavant et qui sont parfois engagées dans une concurrence acharnée entre elles. A une échelle plus locale, ce colloque visait aussi à étudier comment la supracommunalité (le traitement de questions de plus en plus nombreuses à l’échelle, non plus d’une commune isolée, mais de regroupements de communes) se développait en Belgique… et surtout à Liège.

Nous y avons présenté notre action en faveur de la création d’un parc supracommunal du Ry-Ponet au cours la session intitulée « Acteurs métropolitains et démocratie métropolitaine ». En nous donnant la parole les organisateurs souhaitaient montrer comment, à côté de tous les projets venant d’autorités publiques et politiques, s’était développé un projet supracommunal à partir d’une action citoyenne portée par les habitants.

Voici le texte de notre intervention:

L’expérience de la Plateforme Ry-Ponet

Il existe certainement plusieurs manières de raconter l’histoire et l’action de la Plateforme Ry-Ponet. Parmi celles-ci, le prisme de la supracommunalité et de la construction d’un projet supracommunal porté et développé par des citoyens peut être particulièrement éclairant.

D’une l’opposition locale à un projet local vers un projet supracommunal

Notre histoire a commencé de manière très classique : une société immobilière, un projet de lotissement et une portion de territoire communal.

Plus précisément :

  • la société immobilière est la société Neufcour, héritière de sociétés propriétaires de charbonnages dans la région liégeoise, qui entreprend depuis la fermeture de ces charbonnages de valoriser la grande quantité de terrains qu’elle possède via des projets immobiliers;

  • la portion de territoire communal est une zone de 30 hectares d’espaces verts et agricoles couvrant les sites dits des Haïsses et du Piedroux, aux abords du quartier bâti de Chênée, à lisière Est de la ville de Liège;

  • le projet de lotissement est un méga-lotissement totalisant (dans un premier temps !) 520 logements sous formes de maisons familiales et d’immeubles à appartements.

Présenté publiquement en 2014, ce projet a soulevé une première vague de critiques dans la population locale, portant notamment sur la disparition des espaces verts, l’absence de toute réflexion sur l’insertion du lotissement dans le quartier existant, l’impact désastreux sur la mobilité. Ces fortes réactions ont amené le retour du projet dans les bureaux d’architecture, le temps de l’affiner.

Dans la foulée, l’asbl Urbagora s’est intéressée au dossier et a produit une étude consacrée au quartier de Chênée qui incluait notamment une critique détaillée de ce projet immobilier mais aussi deux propositions alternatives à celui-ci.

Reconnaissant la nécessité de construire de nouveaux logements à Liège, l’étude proposait de localiser ceux-ci en priorité sur des friches industrielles, pointant notamment le site de l’ancienne usine Cuivre&Zinc, proche du site visé par le lotissement et qui était en voie de dépollution à ce moment.

Et d’autre part, l’étude d’Urbagora étendait la volonté de préserver les 30 hectares d’espaces verts et agricoles menacés par ce projet à l’ensemble d’une zone verte de 300 hectares, miraculeusement préservée au milieu d’un bâti dense à cheval sur quatre communes (Liège, Beyne-Heusay, Fléron et Chaudfontaine). Cette protection durable était proposée à travers la création d’un « parc métropolitain » formule que l’on pourrait traduire en « parc naturel et rural en milieu urbain ».

C’est sur base de ces trois axes (l’opposition au projet Neufcour, la création de logement sur les friches et la création d’un parc) que s’est constituée en janvier 2015, à l’initiative d’Urbagora et de deux collectifs d’habitants de Chênée et Grivegnée, la Plateforme Ry-Ponet (du nom du ruisseau parcourant le futur « parc »).

La Plateforme Ry-Ponet a donc été portée sur les fonds baptismaux autour d’un programme rendu original par cette double alternative (réhabilitation des friches et projet de parc).

Celle-ci permettait en effet de dépasser une focalisation sur une réponse de type Nimby, parfaitement compréhensible vu l’ampleur du projet immobilier, mais qui n’aurait permis ni de proposer des solutions positives à des problèmes réels de logement et d’environnement ni de développer une mobilisation dépassant les limites du quartier voisin.

Cette double alternative impliquait dès le départ une perspective supracommunale, à la fois parce que le problème de la réhabilitation des friches industrielles et commerciales concerne toute la région liégeoise et parce que la réalisation d’un parc de cette ambition nécessite une mobilisation citoyenne et une implication des pouvoirs publics à une échelle dépassant celle de la commune initialement impactée par le projet immobilier.

Il est très vite apparu que, du côté politique, le projet de lotissement semblait jouir d’un vrai soutien au sein du pouvoir communal et que, par contre, la proposition de parc ne suscitait pas de véritable intérêt. Il était clair aussi que notre groupe initial était beaucoup trop faible pour pouvoir renverser la donne.

Nous n’avions donc d’autre possibilité que de développer une mobilisation au sein de la population et de construire sur cette base un rapport de forces plus favorable.

Sensibilisation et mobilisation

Cette mobilisation a essentiellement pris la forme d’une campagne de sensibilisation – qui a constitué l’essentiel de notre activité en 2015 et 2016. Cette sensibilisation s’adressait (et c’est toujours le cas dans nos activités aujourd’hui) autant à l’esprit et à l’intelligence qu’au cœur et aux émotions des personnes auxquelles nous nous adressions.

A l’esprit et à l’intelligence – surtout dans l’approche critique du projet immobilier – par la production de documents, la diffusion régulière de tracts d’information, la tenue de stands lors d’activités diverses, l’organisation de séances d’information,… En particulier, l’utilisation d’une pétition expliquant notre refus du projet immobilier et présentant nos propositions alternatives nous a permis de constituer peu à peu un réseau de soutien à notre projet.

Au cœur et aux émotions – surtout pour faire progresser l’idée du parc – parce que ce type de projet ne peut se contenter d’une pure adhésion intellectuelle. Il doit se vivre au travers d’expériences physiques et visuelles, ne serait-ce que parce que l’un des principaux atouts du parc est la beauté des paysages et des points de vue à sauvegarder. Nous avons donc consacré une partie importante de nos activités à organiser une série de promenades guidées de toutes sortes à travers l’ensemble du site.

Cette campagne de sensibilisation mêlant information sur tous les terrains et appropriation sensorielle du site – a ainsi construit peu à peu une « supracommunalité par l’action et par en bas ».

Cette démarche n’était pas une pure invention de notre part. Elle reposait sur une réalité vécue par la population locale ainsi que par les très nombreuses personnes qui se promènent toute l’année les deux branches du Ravel qui constituent une partie du tracé des limites du parc au nord et au sud.

Si les limites communales sont bien visibles sur la carte, elles n’apparaissent en rien sur le terrain qui offre certes une variété de paysages, de fonctions et d’activités mais qui constitue une entité territoriale cohérente.

C’est donc en nous appuyant sur cette réalité physique et sur cette utilisation commune du site que nous avons développé un discours et une pratique d’utilisation visant à faire comprendre l’intérêt et même la nécessité de la création d’un parc pour protéger durablement et valoriser ce site.

Les années 2015 et 2016, marquées par ces diverses activités, ont ainsi permis une lente accumulation de forces au sein de la Plateforme, dans un contexte extérieur assez insaisissable pour nous puisque, à plusieurs reprises, des « sources généralement bien informées de la vie locale » nous ont annoncé le dépôt imminent de la mouture finale du projet immobilier au service de l’urbanisme de la Ville de Liège et l’ouverture de l’enquête publique sur le permis d’urbanisation du site des Haïsses-Piedroux.

A l’automne 2016, la Plateforme s’est transformée, passant de la formule de départ (une coordination de 3 associations) à une formule d’association citoyenne, reposant sur l’adhésion individuelle. Ce changement a permis de réaliser une meilleure intégration de toutes les personnes ayant rejoint la Plateforme sans faire partie d’une des associations de départ, un avantage qui s’est révélé décisif par la suite.

L’heure de vérité

L’heure de vérité a fini par arriver le 28 mai 2017. C’est en effet ce jour-là qu’a débuté l’enquête publique. Le travail patient effectué au cours des deux années précédentes, notre travail de réflexion et notre construction d’une association active sur le terrain allaient enfin être testés.

Centrée sur le projet immobilier et son impact sur les quartiers environnants, l’enquête publique imposait dans les faits un recentrage sur l’horizon « communal » de notre perspective globalement supra-communale. Recentrage sur le fond : la critique du projet devait porter en priorité sur son « modèle » urbanistique et sur son impact sur le voisinage immédiat. Et recentrage sur le terrain d’activité : il était essentiel de montrer publiquement la large opposition à ce projet au sein de la population locale.

Au jour du lancement de l’enquête publique et de la mobilisation, la Plateforme tenait prête une lettre-type, déclinant un argumentaire précis critiquant le projet immobilier et demandant à la Ville de Liège de refuser le permis d’urbanisation. Cette lettre, diffusée à plus de 10.000 exemplaires, a été l’élément central de notre campagne.

Le quartier de Chênée a ainsi été méthodiquement quadrillé et arpenté par des dizaines de volontaires, une campagne de fond commençant par une distribution de la lettre-type dans toutes les boîtes aux lettres et se poursuivant par un impressionnant travail de porte à porte qui permettait discussions et récolte des courriers complétés.

Mais, conscient du risque de repli mental et pratique que nous faisait courir cet indispensable « recentrage communal », nous avons veillé à maintenir une « perspective supracommunale » la plus large possible.

Sur le fond, parce que la lettre-type mentionnait nos deux alternatives : le logement sur les friches et la protection des espaces verts sur l’ensemble de la zone verte (et pas seulement sur les terrains directement visés par le projet immobilier). Ces deux aspects se sont souvent révélés décisifs pour obtenir l’adhésion de personnes extérieures à Chênée.

Sur le terrain, parce qu’une fois le travail bien engagé sur Chênée, il a aussi étendu à Grivegnée (un quartier voisin de Liège) mais aussi aux communes voisines. Les quartiers les plus proches du site et situés sur les communes de Beyne-Heusay, Chaudfontaine et Fléron ont été quadrillés de la même manière que Chênée.

Le but était de démontrer, dans notre argumentation comme dans les réponses venant du terrain, que le projet immobilier des Haïsses-Piedroux n’était pas qu’une simple « affaire locale » mais bel et bien un enjeu pour la ville ET pour son agglomération.

Trois succès

Cette campagne a été un énorme succès marqué par l’arrivée au service de l’Urbanisme de plus de 4700 courriers (à la fois des lettres entièrement personnelles et des lettre-types commentées ou simplement signées) dont les deux-tiers sous forme papier, témoignages directs du travail de terrain mené par les membres et sympathisants de la Plateforme et par de nombreux citoyens.

La ventilation de ces réponses donne une indication intéressante quant à la dimension « supracommunale » de la campagne : 35% des courriers proviennent de Chênée, 35% du reste de la ville de Liège, 15% des trois communes directement concernées par le projet de parc et les 15% restants d’autres communes proches et du reste de la province.

Cette campagne a aussi été l’occasion d’une première démarche de « supracommunalité institutionnelle » puisque les communes de Beyne-Heusay et Chaudfontaine ont communiqué un avis négatif sur ce projet immobilier, au vu des conséquences qu’il aurait en termes de mobilité, de travaux publics et d’impact paysager sur leur commune.

Parallèlement à l’enquête publique, nous avons pu, grâce à un hasard de calendrier dont nous ne sommes en rien responsables mais que nous avons tenté d’utiliser au mieux, donner une autre ampleur à la supracommunalité de notre travail pendant l’enquête publique.

La Ville de Liège a en effet organisé la phase publique de son opération « Réinventons Liège » pendant ce même mois de juin 2017. Pour rappel, cette opération visait à encourager les citoyens liégeois à présenter des projets permettant une amélioration de la qualité de la vie en ville sur de nombreux terrains. Les 900 projets validés ont été présentés au vote des citoyens tout au long du mois de juin.

Voyant là une occasion inespérée d’échapper à un repli pur et simple sur la contestation du projet immobilier, la Plateforme Ry-Ponet a présenté deux projets dans le cadre de « Réinventons Liège » : la création du parc du Ry-Ponet et la réaffectation prioritaire des friches industrielles. Ceux-ci ont remporté un beau succès. Tous les deux ont fini largement en tête de leur catégorie et le projet de parc a même terminé 2e toutes catégories confondues au nombre des suffrages positifs exprimés dans cette consultation « grand format ».

Le 5 septembre, la société Neufcour a créé la surprise en annonçant qu’elle retirait son projet. Ce retrait est une victoire incontestable, résultat d’une forte mobilisation de la population. Il signe aussi un revers pour une société puissante qui travaillait sur ce projet depuis 12 ans et ne s’attendait certainement pas à une telle levée de boucliers.

Mais la menace reste suspendue au-dessus des têtes comme une épée de Damoclès puisque la société Neufcour a annoncé qu’elle comptait représenter son projet dès 2019, « sans modification fondamentale concernant le logement et les voiries ».

Un nouvel enjeu : combiner supracommunalité par en bas et supracommunalité par en haut

Au lendemain de l’enquête publique et du retrait du projet, la situation apparaît donc complexe. La victoire est importante mais partielle et provisoire. Notre succès risque de conduire à une certaine démobilisation parmi la population, y compris dans la couche large qui nous a soutenu activement en situation d’urgence. En même temps, ce succès nous offre des possibilités d’action et des responsabilités nouvelles… à condition de pouvoir reprendre rapidement la main et de poser cette fois le problème sur un terrain plus élevé et plus politique.

Ces dernières semaines, des conseillers communaux de Liège, Chaudfontaine et Beyne-Heusay, proches de la Plateforme, ont soumis au vote de leurs Conseils communaux respectifs une résolution intitulée « Pour la reconnaissance du parc de Ry-Ponet ». Cette résolution a été votée (sous une forme amendée) à Chaudfontaine et Liège tandis que le processus de discussion est toujours en cours à Beyne-Heusay et devrait débuter bientôt à Fléron.

Ces résolutions, telles qu’elles ont été votées, « reconnaissent la valeur, notamment paysagère, du site dans son ensemble » et « souhaitent que soit mené un travail commun entre les communes concernées en vue d’établir un périmètre protégé de toute urbanisation nouvelle ». Elles lient aussi la question du parc à une série d’objectifs : développement de la biodiversité, promotion des filières d’alimentation locale et des circuits courts, création de lieux de détente en milieu semi-naturel,….

Le vote de ces résolutions représente à nos yeux un nouveau succès et surtout un succès très significatif sur un nouveau terrain. Pour la première fois, des autorités communales ont été amenées à se prononcer publiquement en faveur d’un projet de parc du Ry-Ponet. Même si de nombreuses ambiguïtés subsistent volontairement dans des formulations discutées et pesées à la lettre près, il s’agit d’un grand pas en avant.

Nous avons bien conscience d’entrer dans une nouvelle phase, dont l’enjeu est d’arriver à coupler à la « supracommunalité par l’action et par en bas » qui a été notre mode d’action quasi-exclusif jusqu’ici une autre supracommunalité que nous pourrions appeler une « supracommunalité par l’intervention publique et par en haut ».

Nous n’en sommes encore qu’au tout début de ce processus. Le chemin sera encore long, de l’expression d’intention dans une résolution de conseil communal à une traduction concrète dans l’espace et le droit. Et nous avons bien conscience que notre action auprès de la population pour qu’elle exprime son envie et son soutien restera essentielle tout au long de ce processus.

Le projet de parc du Ry-Ponet a fait ces derniers mois de sérieux pas en avant, même si sa réalisation n’est pas encore pour demain. Mais il nous semble qu’après trois ans, un projet né de l’imagination et de l’enthousiasme de quelques-uns a tracé, à force de travail et d’engagement, un sillon original… qui lui permet aujourd’hui d’être un sujet de réflexion dans un colloque consacré à la fabrication des métropoles et à la promotion de la supracommunalité !